Magazine Psychoboumbo
Equipe rédactionnelle
Les statistiques m’ont sauvé la mise. Ce fut une sorte de passage à tabac heureux. Je me suis brusquement passionnée pour cette science de collectionneur, à tel point que je pourrais prétendre à un diplôme de statisticienne autodidacte si je me souciais du prestige. J’ai pu disposer, grâce aux magazines tels que le votre, de moyens d’auto représentation particulièrement sophistiqués, et à titre presque gratuit. A l’appui de mes données statistiques personnelles, je pourrais faire le portrait robot d’un moi parallèle qui combinerait mes caractéristiques physiques et psycho-morphologiques. Ce portrait ressemblerait certainement à un enfant que j’aurais conçu toute seule, ou encore à moi-même si je m’étais auto-engendrée. Concernant mes profils psychologique et sociologique (l’un découlant de l’autre et inversement), j’ai pu recouper un ensemble cohérent d’informations me concernant, grâce à ces articles quotidiens qui sont de petits bijoux de précision polis à l’acide.
Moi qui circulais impunément au-delà des moyennes, je ne représente plus un danger pour la société : je prends sur moi les valeurs et les échelles, je participe énergiquement aux recensements, je suis un réceptacle épanoui. Rien ne m’a jamais rendue aussi heureuse qu’une compilation théorique de mon individu.
Et pour rien au monde je ne voudrais me retrouver dans la situation démentielle d’un individu atypique dont l’unique ressource stable est de faire partie de l’espèce humaine. Une telle situation me ferait paniquer, je me sentirais simplement les deux pieds dans le vide et ma démarche ne serait que sautillements et sursauts pour éviter de m’engouffrer. Les statistiques m’ont définitivement solidifié les os du crâne.
Il est de notoriété publique qu’une tête bien faite vaut mieux que deux « tu l’auras ».
Christiane Foron-Acilme
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